IA & Économie

Le prochain krach ne ressemblera pas à 2008

Par Marc Sauvage, le

Tout le monde attend le krach. Un jour, des problèmes immobiliers. Un jour, une banque qui s’effondre. Un jour, une bulle. Le krach, c’est du dramatique : chute de 30%, panique, les médias hurlent, les investisseurs sortent. Puis ça remonte.

Le prochain choc ne ressemble pas à ça. Il ne sera pas un krach. Ce sera une série de petits tremblements, chacun dans un secteur différent, chacun causé par le même facteur. Et à la fin, la confiance elle-même est partie.

Voici comment je vois ça.

Acte I : les premières fractures sectorielles

C’est déjà en cours.

En janvier 2026, Salesforce a perdu 27% de sa valeur en quelques semaines. Ça paraît dramatique. C’est en réalité très calme comparé à 2008. Mais pourquoi ? Parce que la nouvelle était simple : les IA (OpenAI, Anthropic, Google) peuvent maintenant faire ce que Salesforce faisait. Suivi client, emails de follow-up, génération de rapports, scoring de leads. Tout. Automatiquement.

Subitement, les investisseurs se demandent. “Si l’IA fait ça, pourquoi est-ce qu’on achète Salesforce à ce prix-là ?” La valuation s’ajuste. Pas brutalement. Efficacement.

Voici le pattern qui va se répéter. Une nouvelle IA arrive et automatise 30% d’un secteur. Pas 100%. 30%. Le secteur perd 20-40% de valeur en quelques semaines. L’ajustement c’est clean. Les investisseurs repositionnent rationnellement.

Acte II : la répétition

Maintenant, tous les deux mois, une nouvelle IA surgit et fait la même chose pour un autre secteur.

Février 2026 : une IA tue la consulting. Les cabinets de conseil (McKinsey, BCG, etc.) se rendent compte qu’une IA peut faire 50% de leurs analyses. Un associé qui coûte 500K euros par an, ça peut être remplacé par une IA coûtant 50K euros par an en infrastructure. Les actions consultants s’ajustent.

Mars 2026 : une IA tue une partie du droit. Les cabinets d’avocats voient qu’une IA peut faire les recherches juridiques, la discovery, les mémos standards. Les tarifs horaires baissent. Les marges s’érodent.

Avril 2026 : une IA tue la production vidéo basique. Le marketing. Les analystes données.

Chaque fois, c’est un secteur différent. Chaque fois, c’est 20-40% de dévaluation. Chaque fois, c’est rationnel. Ce n’est pas un krach. C’est une réallocation normale.

Mais regarde bien : chaque deux mois, un secteur majeur perd 30% de sa valeur. Les actions dans ce secteur ne récupèrent pas (ou pas vite). Parce que l’IA n’est pas un cycle. C’est permanent. Si une IA peut faire un truc mieux que tu le fais, tu ne le referas plus jamais.

Acte III : la fatigue des investisseurs et l’apparition de l’incertitude

Au bout de quatre, cinq, six cycles de ces “mini-krachs sectoriels”, quelque chose change dans la tête des investisseurs.

Les trois premiers cycles, tout le monde dit “c’est rationnel. Le secteur était surévalué. Ça va se rééquilibrer.”

Mais après le quatrième, cinq, sixième… la question change. Ce n’est plus “cette valuation est-elle juste ?” C’est “aucune valuation n’est lisible à dix ans”.

Parce que une valuation, c’est : “Je pense que ce flux de cash va continuer pendant dix ans avec une certaine marge.” Sauf que maintenant, chaque deux mois, quelque chose peut venir réduire ce flux de 30%. Qui peut réduire la marge de 5 points.

Quelle est la probabilité que ta marge principale ne soit pas disrupted par une IA dans les dix prochaines années ? Zéro. Zéro pour cent. Presque aucun secteur n’y échappe.

Donc si tu es investisseur et que tu regardes une action, tu ne peux plus le faire valeur sur cash flows loin. Tu dois utiliser un taux d’actualisation plus haut. Beaucoup plus haut. Ce qui veut dire que même les bonnes entreprises voient leur valuation baisser. Pas parce qu’elles sont mauvaises. Parce que le risque est devenu imprévisible.

Acte IV : le point d’inflexion psychologique

Ici c’est où on entre dans le krach, mais d’une manière qui ne ressemble pas à 2008.

Il n’y a pas de banque qui s’effondre. Il n’y a pas un événement choc. Aucun “Lehman Brothers” qu’on peut pointer du doigt.

C’est plus diffus. C’est que progressivement, les investisseurs réalisent : “Je peux pas valued rien à plus de 5-7 ans”. Donc la prime pour le risque (la prime de terme) se lève partout. Pas en réaction à un événement. Juste parce que le futur est devenu moins visible.

Et une fois que le taux de risque remonte, toutes les valuations baissent. Même les companies qui ne sont pas directement menacées par l’IA. Parce que elles aussi sont dans un univers d’incertitude accrue.

Imagine que tu as une très bonne pharma. Elle fait des médicaments. L’IA peut accélérer la R&D. Mais elle peut aussi en ralentir d’autres. Tu ne sais pas. Avant, tu aurais pu valued ça sur “nous allons croître 5% par an pendant dix ans”. Maintenant tu dis “croissance 5% ? C’est possible mais aussi je sais que l’IA peut venir te décimer les marges.”

Tu baisses tes attentes. La valuation baisse. Même s’il n’y a pas eu d’événement choc.

C’est ça le krach IA. Ce n’est pas spectaculaire. C’est une érosion générale qui vient d’une hausse du taux de risque terminal qui est due à l’imprévisibilité sectorielle répétée.

Acte V : la retraite vers le cash et le redécoupage final

Une fois que la confiance commence à se lézarder, l’argent se sauve vers les actifs les plus “visibles”. C’est le cash ou les obligations super courtes terme.

Pourquoi ? Parce que si tu ne peux pas voir loin, tu achètes une certitude court terme. Un bon du Trésor 2 ans. Du cash. C’est pas sexy. Mais c’est lisible. Tu sais que tu auras tes euros dans 2 ans.

Et c’est là que le crash devient réel. Pas parce qu’une valeur s’effondre. Mais parce que personne ne veut rien d’autre que le court terme. Les flux de capital sèchent des actions. Même de bonnes actions. Elles baissent juste parce que c’est tout ce qu’il y a pour le moment, et les gens vendent.

C’est un krach par manque de confiance, pas par dévaluation fondamentale soudaine.

Pourquoi ce krach-là sera différent

En 2008, une fois qu’on a sauvé les banques et qu’on a montré qu’il n’y aurait pas de meltdown systémique, la confiance est revenu. Les gens ont repris le risque.

En 2040 (ou demain, on sait pas vraiment), si c’est un krach IA, la situation est différente. Parce que le problème fondamental ne disparaît pas. L’IA continue de progresser. Elle continue de cannibaliser les secteurs. La lisibilité ne revient pas.

Donc une fois que la confiance baisse, elle reste basse plus longtemps. Les gens gardent le cash. Les taux de risque terminal restent hauts. Et tu as une longue période (des années) ou la croissance est lente parce que le capital a peur.

Ma stratégie : pas de fuite, mais de la préparation

Premièrement. Je ne dis pas “vends tout et rentre en cash”. C’est inutile. Et tu vas vous regretter le jour ou le cash baisse même 2% en taux et toutes les actions montent.

Mais je dis : ne sois pas sur-exposé au tech et à ce qui est au plus haut. Si tu as 80% en valeurs de croissance (fintech, software, les trucs que l’IA tue le plus rapidement), ça c’est dangereux. Réduis à 40-50%. Pas d’urgence. Progressivement.

Deuxièmement. Augmente ta réserve de cash progressivement. Pas 50% cash. C’est trop. Mais 15-25% du portefeuille en cash ou très court terme. Pourquoi ? Parce que si le krach arrive et que les vraies bonnes valeurs baissent 40%, tu veux avoir du cash pour les acheter sans avoir besoin d’urgently vendre autres trucs.

Troisièmement. Diversifie vers les industriels et les énergies. Les sociétés qui ont des actifs tangibles. Une raffinerie. Des mines. Un barrage hydroélectrique. Ces trucs, l’IA ne les détruit pas. Au contraire, pendant une crise economique ou de confiance, les investisseurs fuient vers ce qui est physique, tangible, inévitable.

Quatrièmement : quelques actions qui ont du “pricing power”. Les entreprises qui peuvent augmenter les prix sans perdre les clients. Ces trucs survient mieux à des périodes d’incertitude parce qu’elles gardent les marges.

Conclusion : se préparer sans s’affoler

Le prochain krach c’est pas une catastrophe qu’on peut pointer et attendre. C’est une série d’ajustements progressifs qui mène à une hausse du taux de risque systémique. Et ça vient tout droit de l’IA.

C’est pour ça que c’est important de réfléchir à la lisibilité de tes investissements. Est-ce que tu peux imaginer ce qu’ils font dans 3 ans avec une version 3x meilleure de l’IA ? Si la réponse est “peut-être, peut-être pas”, tu es sur-exposé au risque.

Ça ne veut pas dire fuir les actions. Ça veut dire être intelligent dans ton positionnement. Avoir du cash pour les opportunités. Favoriser les actifs tangibles. Et accepter que ce krach-là va ressembler plus à une érosion lente qu’à une chute spectaculaire.

Mais une érosion lente, ça fait du mal quand même.


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