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Pourquoi les BRICS ne remplaceront jamais le dollar

Par Marc Sauvage, le

Si je te demande quelle sera la monnaie du monde dans 20 ans, tu réponds quoi ? Le dollar ? Le yuan ? Une monnaie commune des BRICS ? Bitcoin ?

La plupart des gens hésitent. Beaucoup parient sur les BRICS, parce que “le dollar est en déclin” et que “le monde change”. Sauf que cette réponse repose sur une incompréhension profonde du fonctionnement d’une monnaie mondiale.

Aujourd’hui, je vais te montrer pourquoi il n’y aura jamais de monnaie commune des BRICS. Et pourquoi la vraie alternative au dollar n’est pas celle qu’on imagine.

Le rendez-vous sous la Tour Eiffel

Imagine que je te donne rendez-vous à Paris, vendredi soir, 18 heures. Sauf que j’oublie de te dire où, et que mon téléphone se coupe.

Où est-ce que tu vas ?

Tu iras probablement sous la Tour Eiffel. Pas au Franprix du 8e arrondissement, ni dans une brasserie de quartier. Pourquoi ? Parce que tu essaies de deviner où j’irais, sachant que moi aussi j’essaie de deviner où tu irais. On converge, sans se parler, vers le même point.

Ce mécanisme, l’économiste Thomas Schelling l’a décrit en 1960 sous le nom de “point focal”, ou “point de Schelling”. Un consensus qui se forme spontanément, sans coordination, juste parce qu’une option est tellement évidente que tout le monde la choisit par défaut.

Et la propriété la plus importante d’un point de Schelling, c’est qu’il n’y en a qu’un seul. Le deuxième n’est qu’une solution de repli. Tu paries sur la Tour Eiffel, et si l’autre n’y est pas, tu te rabats sur Trocadéro. Mais tu ne commences jamais par Trocadéro.

La monnaie, c’est un point de Schelling

Depuis que les humains commercent avec des étrangers dont ils ignorent presque tout, une question se pose : si je traverse l’océan, qu’est-ce que les gens d’en face accepteront en échange ?

Il faut un point de Schelling monétaire.

Pendant des millénaires, la réponse a été l’or. Rare, inoxydable, divisible. Et surtout, il ne sert quasiment à rien d’autre que d’être de la monnaie. Ce détail est capital. Ce qu’on demande à une bonne monnaie, ce n’est pas d’avoir de la valeur intrinsèque. C’est d’être le reflet exact de la richesse en circulation.

Comment le dollar est devenu LA Tour Eiffel

Au XXe siècle, un nouveau point de Schelling a remplacé l’or : le dollar américain.

Ce n’est pas un hasard. Les États-Unis cumulaient une puissance économique, militaire et institutionnelle sans équivalent. Les accords de Bretton Woods en 1944 ont formalisé ce consensus.

Et un autre accord, beaucoup moins connu, a verrouillé le système : les accords du Quincy en 1945. Roosevelt et le roi Abdelaziz d’Arabie Saoudite scellent un deal simple. Les États-Unis garantissent la sécurité du royaume, et en échange le pétrole saoudien se vend en dollars. Quand le premier exportateur mondial de pétrole exige du dollar pour chaque baril, tous les pays importateurs doivent en accumuler. Le pétrodollar venait de naître. Et avec lui, une boucle de renforcement du point de Schelling.

Sauf qu’être la monnaie du monde, c’est un piège. Pour que le dollar circule partout, les États-Unis doivent en émettre beaucoup, ce qui les oblige à creuser leur déficit extérieur.

Un déficit extérieur, c’est quand un pays achète plus au reste du monde qu’il ne lui vend. Les dollars sortent du pays pour payer les importations, et c’est ce flux qui alimente le monde en billets verts.

Mais plus le déficit grandit, plus la confiance dans la monnaie s’érode. Pour rester la monnaie du monde, il faut s’affaiblir. Et si tu t’affaiblis trop, tu perds le rôle. C’est ce que les économistes appellent le paradoxe de Triffin.

En 2026, le dollar représente environ 57% des réserves mondiales, contre plus de 70% au début des années 2000. La tendance est baissière. Les banques centrales achètent de l’or à un rythme jamais vu depuis 50 ans. Le dollar perd du terrain.

Pourquoi les BRICS ne le remplaceront jamais

Et c’est là que beaucoup font une erreur de raisonnement.

Ils voient le dollar baisser et concluent : “Quelqu’un va prendre sa place.” Sauf qu’un point de Schelling ne se décrète pas en comité. Il émerge spontanément, parce que c’est la solution la plus évidente pour tout le monde.

Et il y a un problème encore plus fondamental.

Souviens-toi du paradoxe de Triffin : pour être la monnaie du monde, il faut exporter sa monnaie, donc importer plus qu’on exporte, donc creuser son déficit extérieur.

Or aucun pays des BRICS n’est en déficit extérieur. Au contraire. Ils se construisent tous en exportant des biens. La Chine exporte ses usines, la Russie son gaz, le Brésil son soja, l’Inde ses services informatiques. Ils accumulent des excédents commerciaux. Ils aspirent les dollars, ils n’en distribuent pas.

C’est structurellement incompatible avec le rôle de monnaie de réserve mondiale.

L’euro non plus, d’ailleurs. L’Europe n’a pas la puissance militaire, l’unité politique, ni la profondeur de marché financier nécessaires. L’euro est une monnaie régionale. Trocadéro ne remplacera jamais la Tour Eiffel.

Alors, qu’est-ce qui remplace le dollar ?

Si ce n’est ni les BRICS, ni l’euro, ni le yuan… quoi ?

La réponse est peut-être dans la nature même du point de Schelling. Il doit émerger de façon décentralisée, sans qu’un État l’impose. Il doit être “inutile” pour être un bon miroir de la richesse. L’or coche ces cases depuis des millénaires. Bitcoin aussi, en version numérique.

Et un signal très concret vient de tomber. Depuis mars 2026, l’Iran exige un péage en crypto pour laisser passer les pétroliers dans le détroit d’Ormuz. Environ 1 dollar par baril, payable en Bitcoin ou en stablecoins.

Pourquoi ? Parce que sous sanctions, exclu de SWIFT, l’Iran ne peut pas encaisser de dollars. Alors il se tourne vers le seul actif que personne ne peut geler et qui ne dépend d’aucun État.

Quand un pays sous blocus choisit spontanément Bitcoin pour commercer, ce n’est pas de l’idéologie. C’est un point de Schelling en action. Les banques centrales font le même calcul, en plus discret. Elles n’achètent pas de yuan. Elles achètent de l’or.

Ce que ça change pour ton épargne

Regarde la composition de la tienne et demande-toi dans quelle monnaie elle est libellée.

Si 100% de tes placements sont en euros (fonds euros, Livret A, SCPI françaises, immobilier physique), tu es exposé à un seul point de Schelling régional. Et ce point de Schelling n’est pas la Tour Eiffel : c’est Trocadéro.

Un ETF World dans un PEA, une once d’or physique, une exposition mesurée à Bitcoin : ce sont autant de points de convergence à ajouter à ton patrimoine. Ce n’est pas pour parier sur l’effondrement du dollar. C’est pour ne pas être complètement dépendant d’une monnaie régionale dont la trajectoire de long terme ressemble à une glissade.

Et toi, tu es 100% euros, ou tu as commencé à diversifier ?


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