La fin d’une ère: l’accord pétrodollar ne sera pas renouvelé
Le 9 juin 2024, l’Arabie saoudite a annoncé une nouvelle qui aurait dû faire la une de tous les journaux: elle ne renouvellerait pas l’accord sur le pétrodollar conclu avec les États-Unis en 1973. Cet accord, valable pour 50 ans, a façonné l’économie mondiale et la domination américaine pendant des décennies.
Étonnamment, peu de médias en ont parlé. Pourtant, c’est un changement fondamental du système financier international.
Qu’est-ce que le pétrodollar?
Pour comprendre l’importance de cette décision, il faut remonter aux années 1970. C’était une époque de turbulences économiques aux États-Unis: Nixon avait mis fin à l’étalon-or en 1971, l’inflation galopait et le dollar perdait de sa valeur.
En 1973, le secrétaire d’État Henry Kissinger a négocié un accord stratégique avec l’Arabie saoudite: ce pays vendrait son pétrole exclusivement en dollars américains en échange de la protection militaire américaine. Cet arrangement s’est ensuite propagé à d’autres nations de l’OPEP, créant une demande mondiale sans précédent pour la monnaie américaine.
C’était un coup de génie économique. Le pétrole est l’énergie mère de toutes les autres formes d’énergie. En obligeant le monde à acheter le pétrole en dollars, les États-Unis ont transformé la monnaie américaine en monnaie de réserve mondiale.
Les bénéfices extraordinaires pour l’Amérique
Cette arrangement a permis aux États-Unis de profiter de plusieurs avantages considérables:
Demande mondiale permanente pour le dollar: Chaque pays devait acheter des dollars pour acheter du pétrole, créant une demande artificielle inépuisable. Cela a permis aux États-Unis d’imprimer des dollars sans vraiment de contraintes.
Financement facile des déficits: Les gouvernements américains successifs ont pu financer leurs dépenses sans se soucier outre mesure de l’équilibre budgétaire. Les pays producteurs de pétrole réinvestissaient leurs excédents en titres de la dette américaine, les fameux bons du Trésor.
Stabilité des taux d’intérêt: La forte demande pour le dollar a permis aux États-Unis de maintenir des taux d’intérêt bas malgré des déficits chroniques.
Pouvoir géopolitique: En contrôlant la monnaie requise pour le pétrole, les États-Unis pouvaient imposer des sanctions économiques à n’importe quel pays (Iran, Russie, Venezuela) en les coupant de l’accès aux dollars et donc à l’énergie.
Le mouvement de dédollarisation
Depuis quelques années, on assiste à une tendance croissante de dédollarisation. Les pays BRICS travaillent activement à réduire leur dépendance à la monnaie américaine. L’Inde a récemment acheté du pétrole aux Émirats arabes unis en roupies plutôt qu’en dollars. La Russie a conclus un accord d’armement avec l’Inde payé en roupies.
Maintenant, avec la fin de l’accord pétrodollar, l’Arabie saoudite est libre de vendre son pétrole en yuan chinois, en euros ou en yens. D’autres matières premières pourraient suivre. Pourquoi l’Europe devrait-elle acheter son jus d’orange brésilien en dollars? Pourquoi le cuivre chilien ne serait-il pas vendu en pesos?
Les conséquences pour les États-Unis
Cette transition aura des impacts majeurs sur l’économie américaine:
Baisse de la demande pour le dollar: Sans obligation exclusive, la demande mondiale pour la monnaie américaine diminuera progressivement. Cela pourrait entraîner une dépréciation du dollar par rapport aux autres devises.
Augmentation des taux d’intérêt: Avec une demande réduite pour le dollar, les États-Unis devront offrir des taux d’intérêt plus élevés pour financer leur dette. C’est mauvais pour une économie chroniquement endettée.
Défis de financement: Le déficit budgétaire américain est colossal. Sans le système du pétrodollar, il sera plus coûteux et difficile de le financer.
Réduction du pouvoir de coercition: La capacité des États-Unis à imposer des sanctions économiques basées sur le contrôle des dollars diminuera.
Une nouvelle ère pour l’économie mondiale
Cette dédollarisation annonce une transition fondamentale vers un système financier moins dominé par une seule monnaie. Ce n’est pas pour demain, mais la direction est claire. Les pays cherchent l’autonomie et refusent de rester dépendants de décisions américaines arbitraires.
Bitcoin, avec ses caractéristiques de neutralité, pourrait devenir une alternative. Ou alors nous verrons émerger un système multipolaire où plusieurs devises coexistent pour les transactions internationales.
Une chose est certaine: la fin du pétrodollar marque la fin d’une époque et le début d’une autre.